mardi 21 novembre 2017

Un abandon : Innocence de Eva Ionesco


Présentation éditeur

Elle s’appelle Eva, elle est adorable avec ses boucles blondes et ses bras potelés. Une enfant des années 70. Ses parents se séparent très vite.   Dès lors, sa mère l’enferme dans un quotidien pervers et éloigne le père par tous les moyens en le traitant de «  nazi  ». Photographe, elle prend Eva comme modèle érotique dès l’âge de quatre ans, l’oblige à des postures toujours plus suggestives, vend son image à la presse magazine.
Emportée dans un monde de fêtes, de déguisements et d’expériences limite, entre féerie et cauchemar, la petite fille ne cesse d’espérer et de réclamer l’absent qui seul pourrait la sauver de son calvaire. Mais sa mère, elle-même fruit d’un inceste, maintient l’enfant-objet sous emprise et attendra deux ans avant de lui annoncer la disparition de son père. Enfin, à l’adolescence, le scandale explose.
Comment survivre parmi les mensonges, aux prises avec une telle mère, dans une société qui tolère le pire ? Une seule voie, pour Eva devenue adulte mais restée une petite fille en manque d’amour : mener l’enquête sur son père, tenter de reconstruire ce qui a été détruit. Une expérience vertigineuse.


Ce que j'en pense
J'avais lu le récit de Simon Liberati, Eva, et je l'avais aimé. C'est pourquoi j'ai eu envie de lire le récit que la principale intéressée, Eva Ionesco, livre d'une partie de son histoire, celle qui correspond à l'emprise de sa mère sur sa petite enfance et à ce qui est, purement et simplement, une maltraitance et une série d'abus sur sa propre fille. Arrivée à un peu plus d'un tiers de ce livre, je m'arrête. Mon malaise est trop grand et je me sens dans une position quasi-voyeuriste que je refuse d'endosser plus longtemps. Je n'ai rien à reprocher à l'autrice, et certains aspects de son récit me touchent et m'émeuvent. Ainsi, la relation à son père, éternel absent, empêché d'exercer son rôle de père par la mère abusive: l'amour qu'il porte à sa petite fille, celui qu'elle éprouve en retour pour cet homme au passé (et au présent) un peu trouble, sont des éléments assez lumineux, en tout cas à ce stade de ma lecture. Il est peu présent, mais il existe très fort dans le récit et dans la vie de la petite fille. Il y a aussi l'intermède américain, étrange mais qui représente un moment de relative sécurité pour la petite fille, avec un cadre familial décalé mais un peu structurant. Là Eva est une enfant, qu'on traite comme telle.
Mais il y a tout le reste : cette mère folle et irresponsable qui, dès la naissance de l'enfant, dénie au père toute place officielle et effective dans l'existence de la petite Eva ; les conditions de vie dans une chambre minuscule auprès d'une aïeule, l'arrière-grand-mère, qui fait ce qu'elle peut mais ignore presque tout de ce que trame la mère. Ces conditions de vie justifieraient probablement un signalement à elle seule. Mais bien sûr, nous le savons tous, il y a bien pire : la mère (faut-il lui conserver ce titre, d'ailleurs?) emmène sa fille comme on emmène une poupée dans des lieux artistes et interlopes où une enfant n'a rien à faire, et dérape peu à peu de la maltraitance à l'abus caractérisé. Sous son objectif, l'enfant devient un objet de fantasme malsain pour la mère, un objet sexuel à qui l'on fait prendre la pose, de plus en plus lascive, et enfin pornographique. Les photos ne tardent pas, sous l'alibi artistique d'années 1970 à la permissivité coupable, à être vendues et à circuler. L'enfant est objet sexuel et marchandise. Eva Ionesco retranscrit sans doute avec justesse, pour autant que je puisse en juger, deux choses : d'abord on oublie parfois puis on se souvient avec effroi que l'enfant dont il est question n'a pas 12 ou 13 ans (ce qui serait de toute façon abominable) mais 6 ans quand tout démarre ; car Eva Ionesco mêle le regard de l'adulte qu'elle est mais aussi d'une enfant grandie trop vite dans les perversions de sa mère, et qui jette très tôt sur celle-ci le regard distancié et écoeuré d'une enfant qui se sait maltraitée et abusée, même confusément. Ce décalage est très troublant mais je suis convaincue qu'il correspond au regard de l'enfant qu'elle était, peu ou prou. Une enfant privée d'enfance. 
D'où vient mon malaise? Je sais pour avoir lu des avis sur ce livre que le récit s'arrêtera quand elle aura onze ans, c'est-à-dire quand les services sociaux la retireront à sa mère. Ainsi, je suppose que je ne lis que la période de la destruction de cette enfant, et je crois ne pas pouvoir supporter cela. Je me trompe peut-être (la présentation de l'éditeur laisse penser qu'elle va ensuite, adulte, enquêter sur son père), mais je cède à mes peurs. Et du coup, je me demande pourquoi je voudrais lire cela jusqu'au bout, et comme Eva Ionesco livre un récit courageux, parfois cru, toujours violent, je me sens mal à l'aise, en position de voyeur, et cela me déplaît. Si c'était de la fiction, je supporterais sans doute le même récit. Oui mais voilà, Eva Ionesco a réellement vécu cela, et je ne vois pas quelle catharsis ou quel soulagement je pourrais éprouver à la fin du récit. Surtout en sachant qu'aujourd'hui encore, sa mère ne semble pas voir où est le problème et continue de revendiquer la propriété artistique des photos et le droit de les vendre, en sachant aussi que certaines photos sont visibles sur la toile. J'en éprouve une nausée et une colère que vous n'imaginez pas. Aller au bout de ce récit serait peut-être une façon de rendre justice à Eva Ionesco, mais c'est au-dessus de mes forces. 

Eva Ionesco, Innocence, Grasset, 2017. Disponible en ebook. 

dimanche 19 novembre 2017

Black Cocaïne de Laurent Guillaume



Présentation (éditeur)

«Au Mali, tout est possible et rien n’est certain», ainsi parle Solo, ce Franco-Malien recherché par la police française qui a laissé derrière lui un passé obscur pour recommencer une nouvelle vie sur le continent noir. 

Ancien des stups respecté de la profession, Solo est devenu à Bamako un détective privé populaire. Même si les souvenirs douloureux le hantent souvent, Solo les noie avec application dans l’alcool. Jusqu’au jour où une belle avocate française l’engage pour faire libérer sa sœur arrêtée à l’aéroport avec de la cocaïne. Un dossier en apparence simple pour Solo, mais cette banale histoire de mule va prendre une tournure inquiétante. Ses vieux démons réveillés, l’ex-flic se lance dans cette affaire dangereuse, entre tradition et corruption, avec la détermination de celui qui n'a rien à perdre.


Ce que j'en ai pensé
Laurent Guillaume a passé quelques années au Mali dans le cadre de ses (anciennes) fonctions professionnelles: il connaît donc ce pays sans en avoir une vision de carte postale ni une saisie déformée par le prisme des médias d'informations occidentaux. Son héros est franco-malien (père malien et mère bretonne) : il faut cela, je pense, pour rendre les déambulations de Solo crédibles dans Bamako, mais ancien flic en France, il a passé la première partie de sa vie hors de ce territoire et a un point de vue européen sur bien des choses. Entre distance et familiarité, il évolue avec aisance dans le Mali d'aujourd'hui et en livre certains aspects: difficultés de fonctionnement des institutions, corruption, investissements étrangers, collusion entre les acteurs locaux et les trafiquants de drogue... Car c'est bel et bien un roman noir que livre Laurent Guillaume, et il en reprend tous les codes en les transposant dans ce contexte malien. Solo est un privé qui vivote sur l'héritage de son père, fuyant la France (il est recherché par la police française) et l'horreur personnelle qu'il a laissée derrière lui; c'est l'archétype du privé à la vie brisée, qui parvient malgré tout à trouver un peu de réconfort dans l'amitié (Driss notamment). Et la construction est classique : le privé sollicité par une belle cliente pour enquêter sur une mort qui n'intéresse personne, le grand plongeon quand il est impliqué personnellement (la mort de Driss), la volonté d'aller jusqu'au bout. Tout y est et vous savez quoi? Eh bien ça marche. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, j'ai aimé être transportée dans un pays que je ne connais pas, j'ai aimé les personnages, les choix de Solo. 
Laurent Guillaume ne cherche pas à bousculer les codes du polar, il les exploite pour parler d'un pays qu'on ne croise pas si souvent dans le polar (je vous reparlerai bientôt de Moussa Konaté), et s'il n'en esquive pas les faiblesses et les horreurs, il en montre aussi la beauté et la valeur humaine. 

Laurent Guillaume, Black Cocaïne, Denoël, 2013. Disponible en Gallimard Folio policier. Disponible en ebook. 

vendredi 17 novembre 2017

Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers


Présentation
Mick Kelly, Jake Blount, Benedict Mady Copeland, Biff Brannon vivent dans la même ville du fin fond des États-Unis. En chacun d'eux, des peines, des douleurs, mais également des rêves. Pour Mick, l'adolescente complexée, celui d'apprendre à jouer du violon : elle s'en est confectionné un qu'elle cache sous son lit. Biff, lui, observe ses clients pour échapper à sa vie de couple bien terne. Jake rêve d'un monde plus juste. Le Dr Copeland, victime d'harcèlements liés à sa couleur de peau, essaie pour sa part d'oeuvrer concrètement à la réalisation de ce monde. Ces quatre personnages se sentent seuls, abandonnés avec leurs révoltes. Jusqu'au jour où ils feront la connaissance de John Singer, sourd-muet qui inspire confiance. Animés par la volonté tenace d'échapper à cette solitude profonde, ils trouveront tour à tour dans cet homme calme et courtois une écoute et la possibilité d'être compris.

Ce que j'en pense
Carson McCullers fait partie des auteurs de langue anglaise (américaine ici) que j'ai découverts quand j'étais adolescente. J'ai alors lu Reflets dans un oeil d'or, que j'avais aimé sans probablement bien en saisir la portée (j'avais 13 ans). C'est la récente édition chez Stock (2007), avec nouvelle traduction et appareil critique, qui a attiré mon attention et j'ai choisi le tout premier roman de Carson McCullers. Ma lecture m'a dans un premier temps déconcertée, je dois l'avouer, et ces deux sourds-muets à la relation fusionnelle peinaient à susciter mon empathie ou même mon intérêt. Il a fallu que le personnage de Mick soit introduit pour que j'entre pleinement dans cet univers, mais à partir de là, je n'ai plus lâché le roman. Je ne savais pas où m'emmenait la romancière, mais je ne voulais plus quitter les personnages, et si ma prédilection allait à la jeune Mick, j'ai aimé suivre les autres, tous... M. Singer est une sorte de catalyseur, celui qui rassemble les personnages, les fascine, les attire. Son silence forcé en fait un interlocuteur de choix, ou plutôt un réceptacle, sur lequel chacun projette ce qui l'arrange. Sa chambre même est une sorte de refuge, de havre de fraîcheur dans ce Sud étouffant, le lieu où l'on peut tout dire, persuadé d'être compris sans être jugé. 
La force romanesque de Carson McCullers est assez stupéfiante, surtout si l'on se souvient qu'elle avait une petite vingtaine d'années à la parution du Coeur est un chasseur solitaire. Je suis épatée par sa capacité à construire des personnages si différents, à nous faire entrer avec subtilité dans l'intériorité, les tourments et les conflits d'hommes et de femmes d'âges, de conditions et de positions sociales variés. D'un médecin noir révolté par la misère et les discriminations violentes dont est victime la communauté noire à un communiste révolté aux pulsions violentes en passant par une jeune fille en passe de quitter l'enfance et ses possibles, ou encore un homme installé dans la vie qui contemple sa vie et ses contemporains depuis son comptoir de bar, chacun se voit abordé avec douceur, empathie, et c'est très beau. Qu'une toute jeune femme comme Carson McCullers arrive à saisir les tourments d'un homme noir révolté aussi bien que le deuil qui frappe un homme marié, cela force l'admiration. Les relations que tissent ces personnages sont également magnifiques. 
L'intrigue est construite en trois temps, et le troisième temps est celui des désenchantements, des renoncements et des ruptures - parfois violentes et morbides. Pas de mélodrame, rien d'appuyé ou de démonstratif. Carson McCullers dresse un portrait du Sud à une époque précise: les injustices sociales, le racisme et son expression institutionnelle la plus violente, la pauvreté qui condamne Mick à renoncer à ses espoirs pourtant modestes... L'acuité de Carson McCullers la conduit à poser un regard très sombre sur cette Amérique, et c'est aussi ce qui m'a plu, évidemment. 
Je ressors de cette lecture avec l'envie de continuer à lire Carson McCullers, dans les excellentes rééditions de Stock. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, allez sur le site de France Culture, car plusieurs émissions lui ont été consacrées lors de ces rééditions. 

Carson McCullers, Le coeur est un chasseur solitaire (The Heart is a Lonely Hunter), Stock, La Cosmopolite, 2007. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédérique Nathan. Publication originale : 1940. Disponible en ebook.

jeudi 16 novembre 2017

Loups solitaires de Serge Quadruppani



Présentation
Pierre Dhiboun, membre des forces spéciales françaises infiltré dans un groupe djihadiste au nord du Mali, a disparu à son retour en France. Manifestement, il a déserté. Mais de quelle armée ? Beaucoup de monde aimerait le savoir : sa supérieure directe – une générale de gendarmerie qui ne rend compte qu’au président –, une mystérieuse organisation d’anciens contractants de toutes les guerres d’Orient et tous les services secrets français. Dhiboun est-il un loup solitaire ?Or voici qu’il réapparaît près d’une base où les armées occidentales mènent d’étranges opérations à distance, aux côtés d’une rousse piquante et de son amant chirurgien en rupture de chirurgie.Ce qui semblait une classique affaire de terrorisme cantonnée à des déserts lointains va muter brusquement en rencontrant le Limousin profond, ses marginaux foldingues, ses gendarmes clochemerlesques, et surtout ses animaux bien décidés à n’en faire qu’à leur tête.Car un loup, un vrai, pénètre sur le plateau de Millevaches.

Ce que j'en pense
De Serge Quadruppani j'avais, ces dernières années, lu et adoré les romans avec Simona Tavianello. J'appréhendais donc de sortir de cet univers (plaisir sériel, quand tu nous tiens) et de quitter ce personnage, mais Loups solitaires m'a séduite dès le début. J'ai ri, réfléchi, savouré l'écriture, ça a été un plaisir de tous les moments. Les personnages sont à la fois étonnants et plausibles, et on s'attache aussi bien aux pas d'un chirurgien qui plaque tout du jour au lendemain qu'à ceux d'une spécialiste du comportement animal qui travaille en fait à des missions plus troubles, sans oublier Pierre Dhiboun, agent français infiltré chez les djihadistes au Mali, qui est la grande énigme aux yeux de tous (et du lecteur). D'étranges types à tatouage, qui pourraient être de l'organisation Scorpion, dans le genre barbouzes pas très éclairés, viennent semer le chaos, au cas où on en manquerait. 
Deux choses méritent d'être signalées : la première est la jubilation que l'on ressent, en tant que lecteur, à suivre ces personnages et cette intrigue, en grande partie liée à l'écriture de Serge Quadruppani: il joue avec les mots, avec les codes du polar façon barbouzes, justement, et instaure une belle connivence avec les lecteurs. On a le sentiment à le lire qu'il a écrit avec jubilation, d'où une lecture jubilatoire en retour. Le dénouement, dont je ne vous dirai rien, laisse le sourire aux lèvres, et j'ai parfois pensé à Manchette, au Petit bleu de la côte ouest, pour la "cavale" de Pierre Dhiboun, pour les barbouzes consternants, pour le côté on tuera tous les affreux... Pierre Dhiboun est l'un des loups du titre, mais il y a d'autres animaux dans cette Montagne limousine, qui jouent un rôle très important. Je ne peux vous en dire, ça gâcherait le plaisir. 
La deuxième chose est qu'il ne faudra pas croire qu'il s'agit pour autant d'une pantalonnade, genre grosse marrade gratuite. D'abord Quadruppani est bien trop subtil pour ça, ensuite s'il ne se prend pas au sérieux, l'auteur met le doigt où ça fait mal. Des petits élus locaux qui s'accrochent à leurs  minables privilèges et pouvoirs aux grands puissants de l'Etat qui voudraient nous faire croire qu'ils oeuvrent à notre sécurité quand ils ne servent que les intérêts d'un petit nombre, en passant par les nouvelles technologies et leurs enjeux liberticides et meurtriers, tout est ici mis en scène pour faire réfléchir le lecteur, pour le mettre un peu plus en alerte. Et pour rappeler aux cons qui nous gouvernent qu'il faut se méfier des ploucs et des animaux, ils ne sont pas toujours aussi naïfs et gentiment innocents qu'ils le paraissent...

Bref, c'est un excellent Quadruppani, vivement le prochain. 


Serge Quadruppani, Loups solitaires, Métailié noir, 2017. Disponible en ebook.


mardi 14 novembre 2017

Uppercut de Ahmed Kalouaz


Présentation (quatrième de couverture)
Erwan distribue les coups de poing comme il enchaîne les renvois de nombreux collèges. La boxe est un refuge, une réponse qu'il imprime sur la figure de ceux qui le provoquent. Surtout quand on l'attaque sur la couleur de sa peau. Cette semaine-là, il se retrouve loin de sa bande, en stage dans un centre équestre à la campagne, confronté au racisme ambiant. Comment contenir ses émotions et garder les uppercuts serrés au fond des poches ?


Ce que j'en pense
Vous le savez, je lis de la littérature pour ados, à la fois par nécessité professionnelle et par plaisir. Mon choix s'est porté sur Uppercut au hasard d'une déambulation dans ma librairie, parce que c'est le Rouergue, parce que le titre et la couverture comme le prière d'insérer en 4ème de couverture me donnaient envie... parce que tout me promettait une noirceur que j'aime. Et pourtant ça n'a pas fonctionné pour moi. Je n'ai rien de fondamental à reprocher à ce roman, bien écrit, qui porte des valeurs mais il est trop... tendre pour moi. Je ne dis pas qu'il ne plaira pas aux ados, je n'en sais rien, à vrai dire, et si vous cherchez pour de jeunes lecteurs un roman qui aborde le racisme ordinaire, celui qui s'exprime sans complexe dans nos campagnes, les mots qui stigmatisent et qui cognent, le mépris idiot, la défiance, et si vous voulez en même temps un roman qui porte de l'espoir, qui croit en un apprentissage mutuel, alors ce livre est pour vous. Je suis sans doute trop pessimiste pour adhérer à cette intrigue, et je ne crois pas plus à cet homme qui se laisse amadouer face aux mérites du jeune personnage qu'à la trajectoire de ce dernier à ses côtés. 

Et puis que voulez-vous, même si je sais que c'est un choix d'écriture courant et parfaitement compréhensible, j'ai du mal à adhérer au style, mélange d'efforts pour retranscrire un semblant d'oralité ou du moins de vraisemblance dans cette narration à la première personne, et de tournures qui ne sont pas DU TOUT celles d'un adolescent... Donc, une phrase comme "L'amitié, c'est un sentiment tordu", avec sa reprise typique de nos tournures orales, ça va. Mais comme elle vient deux lignes après ça: "De quoi nous mener à l'heure du repos", eh bien, j'ai du mal.
Sans doute aussi aurais-je aimé un développement plus poussé des personnages, justement. Je trouve qu'on en sait trop peu sur Gilbert, qui accueille le jeune homme, sur la violence sociale qui conduit les uns à se trouver des boucs émissaires et les autres à saccager leur entrée dans l'âge adulte. 

Au final, Uppercut est un roman d'apprentissage un peu trop lisse à mon goût. 

Ahmed Kalouaz, Uppercut, Rouergue, coll. "DoAdo", 2017. 

lundi 13 novembre 2017

La philo des super-héros de Elodie Denis et Jonas Mary


Présentation éditeur
Si vous pensez que la philosophie est réservée aux barbus en toge, vous allez être supris ! La philo se niche partout y compris chez les super-héros.Superman, Batman, les X-Men, Hulk, Daredevil et leurs amis vont vous aider à vous passionner pour Kant, Nietzsche, Épicure et bien d'autres. Le bien, le mal, le bonheur, l'identité, la morale apparaissent en filigrane de leurs aventures et de leurs exploits !Comment Hulk fait-il pour se connaître lui-même ? Wonder Woman est-elle une copine de Kant ? En quoi Kick-Ass incarne-t-il la pensée sartrienne ? Dark Vador a-t-il besoin d'une séance chez Freud ? Au fil des pages, vous comprendrez enfin le fameux "Je pense donc je suis", n'aurez plus peur du concept de "bien commun" et volerez sans peine aux côtés de super-philosophes comme Socrate, Spinoza ou Schopenhauer.

Ce que j'en pense
Je le dis tout de suite, je connais les deux auteurs de ce livre, et je les apprécie énormément, ce qui fausse sans doute un peu mon jugement; je vais pourtant m'efforcer de livrer un avis aussi distancié que possible. Dites-vous pour commencer que si je n'avais pas aimé, il n'y aurait point de chronique... 
Il est de bon ton de rejeter la pop philosophie, comprise alors comme une approche qui veut rehausser des objets issus de la pop culture par une lecture philosophique. Selon moi, l'intérêt de La philo des super-héros est double : oui, bien sûr, il démontre avec brio que les comics et l'univers des super-héros ne sont pas des sous-produits pour lecteurs/spectateurs décérébrés et ce n'est pas rien. Si certains veulent y voir une entreprise de distinction de plus, laissons-les à leurs récriminations et ne boudons pas notre plaisir de lecteurs. Ainsi, j'ai adoré le chapitre sur "la morale", où j'ai retrouvé mon cher Batman. J'ai eu un grand plaisir intellectuel, celui de mettre des références et des concepts philosophiques sur l'un des films de Nolan (je ne connaissais pas le dilemme du trolley). L'autre intérêt, plus directement didactique, est de rendre concrètes, compréhensibles et passionnantes des notions philosophiques. Cela intéressera aussi bien les néophytes en philo (et les lycéens au premier chef) que les philosophes plus chevronnés. Les chapitres se dévorent, c'est vif, drôle, efficace. J'ai souvent ri (le chapitre sur la paresse), j'ai apprécié la remise en perspective des réflexions d'Umberto Eco, datées et en partie désuètes au regard de l'évolution complexe des super-héros, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Les chapitres se succèdent sans jamais égarer le lecteur, avec des encadrés, des "on fait le point" (ou l'hilarant Point Flash p. 281), et en fin de volume, une galerie des personnages, super-philosophes puis super-héros. 
Et ne vous y trompez pas : La philo des super-héros montre une maîtrise bluffante du continent gigantesque des super-héros et une expertise évidente de la philosophie. L'un n'est jamais instrumentalisé au profit de l'autre (et vice-versa), le sérieux du propos n'est jamais sacrifié à la facette ludique, qui mine certaines entreprises de pop philosophie. On ressort de cette lecture plus savant et le sourire aux lèvres. Que demander de plus? 

Elodie Denis et Jonas Mary, La philo des super-héros, Les Editions de l'Opportun, 2017. 


dimanche 12 novembre 2017

Envie de revenir


Source : theodysseyonline.com
Bonjour à tous,
Je sais, c'est mon côté Tina Turner à l'envers: elle disait qu'elle quittait la scène et revenait toujours, moi je dis que je reviens sur le blog et je n'en fais rien, du moins pas régulièrement...
Je n'ai pas cessé de lire, oh ça non, mais ces derniers mois, je n'avais plus envie d'être sur la blogosphère, ou j'étais trop paresseuse+épuisée pour rédiger des billets régulièrement. Et si je suivais toujours assidûment les billets de Brize, Electra, Jean-Marc Laherrère, Unwalkers et Nyctalopes, pour ne citer que ceux-là, j'étais moins dans le partage des lectures, dans les influences mutuelles, bref, dans tout ce qui faisait l'intérêt à mes yeux de la blogo. Je me suis posé des questions : changer de plateforme? passer aux podcast? me retirer des réseaux sociaux (Facebook en l'occurrence)? 
Il est certain en tout cas que je voudrais refaire de ce blog un espace de pure liberté. Comprenez que je veux pouvoir y parler de toutes mes lectures, sans restriction et sans crainte de voir me tomber dessus des excités des réseaux sociaux qui pensent que leur avis est forcément le seul à être juste. 
Alors je ne sais pas si je tiendrai la promesse que je fais ici (à vous qui me lisez autant qu'à moi), mais je vais essayer. Je vais tenter de revenir à des publications régulières, qui suivront le rythme de mes lectures, et je mettrai ou non un lien sur ma page FB, selon mes envies. 
J'ai fait le point sur ma PAL. Alors évidemment elle n'est pas à jour en ceci que je n'y ai pas ajouté mes nombreuses acquisitions de ces derniers mois, mais je viens d'y rayer sept titres et je vais enlever certains titres dont je me suis débarrassée (vive Emmaüs) parce que je sais que je ne les lirai pas... 
Sur ce, je vais rédiger un ou deux billets. 
J'espère vous lire dans les commentaires, eux aussi délaissés ces derniers mois et j'en suis désolée... 
Allez, on refait un tour ensemble? 



samedi 28 octobre 2017

Vénus privée de Giorgio Scerbanenco


Présentation (d’après )éditeur
Recruté par le riche Mr Auseri pour surveiller son fils ivrogne et suicidaire, Duca Lamberti, ancien médecin en quête de travail pour gagner sa vie et tenter de retrouver un statut à sa sortie de prison, comprend vite que la boisson est le symptôme d'un mal plus profond. Le jeune homme n'a pas supporté la mort mystérieuse d’une jeune femme, une tragédie qui est en train de le détruire.

Ce que j’en pense
J’ai lu les « Duca Lamberti » de Giorgio Scerbanenco il y a précisément quinze ans, et par la suite, j’ai lu quelques recueils de nouvelles, somptueuses de noirceur. Un ou deux romans aussi, moins sombres et moins convaincants à mes yeux. Je me promettais de revenir aux Duca Lamberti, et j’ai donc relu Vénus privée dans la traduction de Rivages Noir (mais je garde précieusement aussi les 10/18). Il y a toujours un risque à relire un livre lu il y a des années et des années, en tout cas, moi, j’ai toujours une appréhension. Scerbanenco est mon auteur de polar italien préféré, loin devant tous ceux que j'ai lus, très loin. Donc je prends la nouvelle traduction (autre facteur de risque) et en quelques lignes, quelques pages, je suis totalement séduite et retournée, une fois encore. L’atmosphère de ces premières pages, le dialogue entre Duca et Auseri à propos du fils, la manière dont Scerbanenco nous dit ce qu’il faut savoir d’emblée à propos de son personnage, l’atmosphère crépusculaire, lourde de chaleur et de drames… Duca Lamberti est un personnage magnifique, l’un des ces anti-héros de noir auxquels le lecteur attache ses pas avec émotion, sans le repeindre en rose. Duca est un loser, qui a gâché sa vie, il est souvent imprudent (et pas seulement avec lui-même mais avec la vie des autres), mais il est bouleversant. Chaque personnage est ciselé, Carrua, qui ne sait pas parler sans crier, Davide, extraordinaire fils de bonne famille qui se détruit, rongé par la douleur, et Livia, magnifique Livia…
Je vais passer à autre chose, mais j’ai déjà hâte de retrouver Duca Lamberti, Milan et l’envers du décor italien dans les années 1960.


Giorgio Scerbanenco, Vénus privée (Venere privata), Rivages Noir, 2010. Traduit de l’italien par Laurent Lombard. Edition originale : 1966.

mercredi 4 octobre 2017

Minuit à contre-jour de Sébastien Raizer


Présentation éditeur
Le gang paradoxal a explosé. 
De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social. 
Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire. 
Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l'imaginer. 
Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes. 
Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique.

Ce que j’en pense
La trilogie, L’Alignement des équinoxes, est une des lectures les plus marquantes de ces dernières années à mes yeux. Sébastien Raizer déroge à tous les codes (pour le meilleur), déjoue les attentes, ne cède à aucune facilité. Certes, on ne peut s’empêcher de penser à Philip K. Dick et aussi, en ce qui me concerne, à Dantec, pour ce côté prospective fiction ou plutôt speculative fiction. Pas de projection dans le futur, même proche : pour moi (mais je me trompe peut-être), Sébastien Raizer nous parle d’ici et maintenant, ouvre les portes que nous ne voulons peut-être pas ouvrir. Face au chaos (social, politique) une évolution est inéluctable, mais dans Minuit à contre-jour, les réponses ou les perspectives qu’offre cette évolution diffèrent. La grande force de ce dernier volume est de ne céder à aucune facilité et de bouleverser, pour ne pas dire renverser, précisément, les perspectives. Le gang paradoxal emmené par Lacroix  n’a pas seulement explosé à la suite de la mort de Markus et du coma de Wolf : il révèle des objectifs plus troubles (ou bien dramatiquement clairs) qu’il n’y paraît. Et Lacroix, personnage posé d’abord comme une force de subversion, pourrait surprendre. Tout comme la Vipère et son équipe.
Sébastien Raizer bouscule la moindre certitude, ajoutant au sentiment de chaos en déstabilisant la vision des personnages qu’il a créés, tout comme il déstabilise notre perception du réel, du politique, du social et du technologique, notre perception du vivant et de son évolution. Il le fait à grands renforts de sources dûment citées, car soyez sûrs que le plus fou dans le roman n’est pas issu de l’imagination de l’auteur : c’est le réel, ici et maintenant. La force du romancier est de donner du sens à tout cela, de projeter sur le chaos les possibles, qu’ils soient affolants (Lacroix) ou plus troublants et spirituels. Dans le personnage de Marquez je vois un écho du travail du romancier : il est celui qui à partir d’informations éparses reconstruit le projet, le sens, appelez-ça comme vous voudrez. En cela L’Alignement des équinoxes confirme à mes yeux son statut de roman noir, portant un regard à la fois démystificateur et éclairant sur le monde, sur l’humain, dans sa dimension sociale et politique.
Enfin, je ne peux terminer ma chronique sans évoquer l’amour que j’ai pour les personnages : leur complexité, leur… humanité. Markus n’est plus là mais son ombre plane sur le roman, sans lui rien n’est possible. Reste qu’en tant que lectrice, j’ai éprouvé un sacré manque de Markus. Je pourrai énumérer les personnages qui me font vibrer, mais je ne vous étonnerai pas en évoquant une fois encore Wolf et Silver. Wolf, qui a, à mes yeux, la séduction du Surhomme de roman populaire (ce qui n’enlève rien au côté expé de ce roman noir), qui me fait penser par certains aspects à Toorop ; Silver et les dimensions physiques, psychiques, cosmiques, et surtout le duo qu’ils forment, le lien à la fois très charnel et spirituel qu’ils ont. Ces deux-là me bouleversent et me fascinent tout à la fois.
Vous l’aurez compris, Sébastien Raizer clôt un cycle magistral, une de ces œuvres qui marquent, qui manifestent une puissance littéraire folle, et qui changent notre façon de concevoir le monde qui nous entoure. Une totale réussite, et j’envie ceux qui s’apprêtent à plonger pour la première fois dans L’Alignement des équinoxes.

Sébastien Raizer, Minuit à contre-jour, L’Alignement des équinoxes III, Gallimard, Série Noire, 2017. Disponible en ebook.