mardi 12 décembre 2017

Petite panne de lecture

Crédits inconnus

Bon, je suis bien embêtée. Alors que ma PAL recèle mille et un trésors, des livres formidables, je n'arrive pas, depuis ma relecture de Moon Palace, à m'immerger dans un roman. J'enchaîne les débuts et je repose. Pas envie de gâcher un livre qui de toute évidence a tout pour me plaire mais qui, là, tout de suite, ne me convient pas. C'est d'autant plus frustrant que j'ai envie de lire. J'ai donc enchaîné les débuts de :
- La France tranquille d'Olivier Bordaçarre
- La Faux soyeuse d'Eric Maravélias
- Guerre sale de Dominique Sylvain.
Les trois ne peuvent que me plaire : causticité du premier ; puissance tragique du deuxième ; Lola et Ingrid pour le troisième... Mais rien à faire. 
Je vais donc marquer une petite pause, à mon avis c'est l'affaire de deux ou trois jours. Je suppose que la fatigue y est pour quelque chose : je ne peux guère lire que le soir en ce moment, et je tombe vite de sommeil ; et puis trop de choix dans ma PAL tue le choix, non? 
Je vais faire quelques billets en retard, à commencer par celui de Moon Palace, je ne serai donc pas absente ici. Et puis je vous ferai des billets intermédiaires, mes envies pour la rentrée de janvier, ce genre de choses. 
A très vite!

samedi 9 décembre 2017

M'enfin...

Image empruntée ici

Pendant des mois, certains de vos commentaires ne m'ont pas été transmis. J'en suis désolée car outre que j'adore discuter avec vous par ce biais, vous avez dû me considérer comme la personne la plus incorrecte du monde (au moins). 
Là, bizarrement, je les ai reçus, si je puis dire. J'ai publié ceux qui étaient arrivés depuis ma reprise du blog il y a quelques semaines. 
J'espère que le problème est réglé et que désormais, les facéties de blogspot ne se reproduiront plus. 
A très vite!

mercredi 6 décembre 2017

Domestic Violence de Frederick Wiseman


Ceux qui me connaissent le savent, sans être une spécialiste, j'ai un goût très prononcé pour les documentaires, en particulier ceux qui saisissent un aspect de la société. Ce n'est que vers 2000 que j'ai découvert Wiseman, à la faveur de la diffusion de plusieurs de ses films sur Arte. Je viens de regarder, grâce à mon abonnement à Uncut (d'UniversCiné), Domestic Violence, film documentaire de 3 heures de 2001. Il y filme un centre d'accueil pour femmes battues (il y a quelques hommes mais on ne les voit pas) de la ville de Tampa en Floride. On retrouve ce qui fait la marque de Wiseman: pas de voix off, pas de commentaire, pas d'interviews, rien qui laisse transparaître la présence de celui qui film, hormis quelques regards à la caméra des personnes filmées (mais peu). On a souvent souligné la proximité de Wiseman avec l'école de sociologie de Chicago. De fait, il dresse film après film un portrait critique des Etats-Unis. Ici pourtant, il n'y a pas de dénonciation des institutions qui viennent en aide à ces familles où règne la violence, si ce n'est dans une réunion où le personnel du foyer échange sur un cas précis. On voit alors l'incurie des services sociaux, qui scandalise ces travailleurs sociaux eux-mêmes. Mais la charge critique de Wiseman est ailleurs : il construit rigoureusement son film et peu à peu, c'est un constat sans appel sur les effets dévastateurs du virilisme et de la pauvreté. Car si la violence domestique frappe dans tous les milieux (on y parle ainsi d'un prof d'université qui frappe sa femme), il est clair ici que les classes populaires américaines sont plus exposées, fragilisées par un recours plus important à la drogue et à l'alcool, par le déclassement social, par les conditions de vie des plus pauvres. Les femmes que l'on voit, jeunes, vieilles, blanches, latinos ou afro-américaines, ont souvent vécu en couple très jeunes, ont eu des enfants très vite et n'ont pas eu accès à l'éducation et/ou à l'emploi (pas toutes, mais elles sont nombreuses). Dès lors que les hommes et les femmes grandissent dans l'idée que le mâle mène la danse, que le sexe fort décide de tout, ces femmes n'ont pas une chance. Elles ont elles-mêmes intégré les règles de la domination masculine la plus extrême, et leur reconstruction passe par l'apprivoisement d'une vie et d'une pensée autonomes.
Le film comporte des scènes saisissantes, en particulier quand les femmes ou les enfants s'expriment, soit en entretien avec des personnels aidants (référents, psy, conseils juridiques) soit en groupes de parole. Je pense à la scène où les enfants racontent les scènes de violence, ou à celles des groupes de parole, qui permettent aux femmes, aidées par une personne qui encadre, à comprendre ce qui est arrivé, à analyser les mécanismes de la violence et de la soumission. Et bien sûr, on voit que nombre de ces femmes n'ont pas seulement eu un conjoint violent, elles ont connu un climat de maltraitance familiale dès leur enfance, quand elles n'ont pas été purement et simplement des enfants violentées. 
Domestic Violence n'est pas un film optimiste, même si d'abord on se prend à croire qu'une sortie est possible. La construction du film est très rigoureuse: d'abord, la police intervient chez les gens. Maris violents, frères et enfants violents... Puis on est au foyer: on assiste à des admissions ou plutôt aux entretiens qui les suivent; on voit différentes étapes dans la reconstruction de ces femmes ; il y a la prise en charge par les référents, les points que font les personnels aidants entre eux, les psy, les conseillers juridiques, les groupes de parole, les discussions entre les femmes. Mais vers la fin du film, l'inquiétude est plus forte. Et très logiquement, le film se termine sur une nouvelle séquence au sein d'un couple. L'homme a appelé la police. On comprend que ce qu'il veut en fait, c'est moins prévenir un acte de violence dont il pourrait se rendre coupable que recourir à la police pour expulser la femme avec qui il vit ; et loin de la mésentente qu'il évoque, on est bien dans un cas de violence... La police reste impuissante car rien ne s'est encore passé ce soir-là, mais l'on devine que la femme pourrait bien grossir les rangs des pensionnaires du foyer. 
Il y a eu un Domestic Violence 2, l'année suivante, qui se penche sur la phase juridique, sur les actions en justice. Je vais le regarder sans tarder, mais je vais laisser passer un peu de temps... 

Frederick Wiseman, Domestic Violence, 196 minutes, USA, 2001.  Visible en ce moment sur Uncut (UniversCiné) et disponible en DVD dans le coffret, volume 3, édité par Blaq Out. 

mardi 5 décembre 2017

Novembre 2017... Lire au chaud

Instagram iamjustahuman

Novembre a été un mois faste côté lecture. Le froid qui s'installe et s'intensifie, un rhume qui ne me lâche pas et m'ôte toute envie d'aller baguenauder dans les rues, et voilà, j'ai lu bien plus qu'en octobre. 

Moisson? 
Un essai, La philo des super-héros, de Elodie Denis et Jonas Mary dont je vous ai parlé et que je vous recommande. C'était une lecture joyeuse et instructive, pas si fréquent. 

Un peu de BD, le deuxième volume (en VO) de Kill or Be Killed de Brubaker et Phillips, une splendeur graphique et un récit passionnant... Sans doute vous en parlerai-je. Et puis Hilda et la parade des oiseaux, une BD jeunesse de Luke Pearson, une série découverte cette année, qui me ravit pour son imaginaire, ses gentils monstres... 

Un abandon dont je vous ai parlé, Innocence de Eva Ionesco...

Un roman jeunesse qui ne m'a pas convaincue (Uppercut de Ahmed Kalouaz) et un roman de Samantha Bailly que j'ai lu sans déplaisir mais dont il ne me reste pas grand-chose (Ce qui nous lie). 

Des moments de plaisir (attendus ou non)
Un polar italien présent sur mes étagères depuis des siècles, Laura de Rimini de Carlo Lucarelli, plein de peps. 
Une fable douce-amère de Delphine Roux, Kokoro, qui m'a emmenée au Japon.
Un volume de la série de Janet Evanovich, les Stephanie Plum, toujours parfaits quand j'ai un coup de mou : Saisi sur le vif.

De très belles lectures : 
Si tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange, du rural noir fort et dense... 
Black Cocaïne de Laurent Guillaume, dont je vous ai parlé. J'ai beaucoup aimé. 
L'empreinte du renard de Moussa Konaté, qui était lui aussi sur mes étagères depuis... 2006. Une vrai découverte, je lirai vite d'autres romans de cet auteur. 

De purs bonheurs, des moments très forts, des coups de coeur: 
Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers
Long week-end de Joyce Maynard
Aquarium de David Vann

Par ailleurs, je suis assez fière de moi: j'ai lu quelques titres achetés ces derniers mois, mais j'ai aussi récupéré des romans achetés il y a des années... En bref, j'ai acheté seulement le Brubaker Phillips, tout le reste était dans mon stock. 

J'ai abordé la transition vers décembre avec beaucoup d'hésitation et finalement, j'ai repris Moon Palace, de Paul Auster. C'est le tout premier Paul Auster que j'ai lu, au milieu des années 1990, et dès lors, je n'avais plus quitté cet auteur. Je pensais relire quelques pages en attendant de trouver mon bonheur dans un autre livre, et puis non, j'ai replongé! 

En ligne de mire pour décembre? Quelques achats, le dernier John Green, peut-être (mais j'attends l'avis de Miss Cornélia), un autre Moussa Konaté, un autre Joyce Maynard (L'homme de la montagne sans doute), le dernier Pierre Pouchairet... 
On verra! Comme d'habitude, je vais me laisser porter par mes envies, très versatiles, et m'efforcer de continuer sur ma lancée en piochant prioritairement dans mon stock. 




lundi 4 décembre 2017

Une affaire d'hommes de Todd Robinson



Présentation (éditeur)
Boo et Junior sont amis depuis l’orphelinat et videurs dans un club depuis que leurs muscles et tatouages en imposent suffisamment. Ils cultivent depuis toujours leur talent pour se mettre dans les pires situations et s’en sortir avec de manière surprenante. Quand une de leurs collègues leur demande d’avoir une conversation avec un petit ami trop violent, nos deux compères sont trop heureux de jouer les chevaliers servants. Lorsque le type en question est retrouvé mort, Boo et Junior font des coupables parfaits.

Ce que j'en pense
En juillet dernier, j'avais lu et adoré Cassandra de Todd Robinson, qui patientait dans mon stock depuis sa sortie. Bien m'en avait pris, et je m'étais promis de lire très vite Une affaire d'hommes. Ma boulimie de novembre m'a conduite à ouvrir ce roman, et le plaisir a été le même. N'attendez pas de Todd Robinson qu'il révolutionne l'écriture du polar, mais si vous voulez des personnages atypiques (des videurs de bar), une action endiablée, une jubilation complète, alors Todd Robinson est un romancier pour vous. C'est un romancier pour moi!
Junior, Boo, Ollie, Twitch (et j'en oublie, non?) sont des personnages que j'ai aimés tout de suite. On pourrait croire au premier abord que l'auteur reprend ici la tradition des durs à cuire au grand coeur, mais j'aime bien les valeurs qui les animent et l'humanité qui se dégage de tout ça. Twitch me fait penser à Bubba dans les Kenzie et Gennaro de Dennis Lehane: c'est l'ami fidèle, psycho sur les bords (et pas que sur les bords), complètement effrayant quand on y songe, mais outre qu'il crée des situations d'une drôlerie folle, on se dit qu'avoir un tel ami doit être précieux dans ce genre de milieu. Et puis Todd Robinson utilise ses personnages dans un roman noir qui égratigne le machisme et l'homophobie, et ça mérite d'être souligné. Boo ne se mire pas en se trouvant merveilleux, le personnage ne se fait pas de cadeau et il est souvent dépassé par les évènements. Todd Robinson se moque des stéréotypes, les déjoue ou les exacerbe, et tant pis s'il se montre au final un peu trop optimiste. 
C'est du noir saignant (je n'ai pas dit gore): on aime ou non, ça castagne, ça démolit, ça tue éventuellement, avec ce côté on tuera tous les affreux qui dans ce genre de fictions me ravit le coeur. C'est jubilatoire, et la galerie des trognes de truands et d'hommes de main est réjouissante. Il faut dire que Todd Robinson a le sens du dialogue et de la situation, ça claque, ça pétille, c'est un régal. 
Vous l'aurez compris, j'ai adoré, j'ai quitté le roman à regrets et j'ai déjà hâte d'en lire un autre. Faut juste que Todd Robinson l'écrive... 



Todd Robinson, Une affaire d'hommes (Rough Trade), Gallmeister, 2017. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laurent Bury. Publication originale: 2016. Disponible en ebook. 


dimanche 3 décembre 2017

Long week-end de Joyce Maynard



Présentation (éditeur)
Cette année 1987, une chaleur caniculaire s'abat sur la côte Est pendant le long week-end de Labor Day. Henry a treize ans, vit avec sa mère, ne supporte pas la nouvelle épouse de son père, aimerait s'améliorer au base-ball et commence à être obsédé par les filles. Jusque-là, rien que de très ordinaire, sauf que sa mère, elle, ne l’est pas. Encore jeune et jolie, Adele vit pratiquement retirée du monde et ne sort qu’en de rares circonstances. La rentrée des classes qui approche la contraint à conduire son fils acheter vêtements et fournitures au centre commercial. Et là, planté devant le présentoir des magazines où il essaye de feuilleter Playboy, Henry se heurte à Frank, ou plutôt Frank s’impose à Henry: Frank, un taulard évadé, condamné pour meurtre…
Pendant quatre jours, le trio va vivre un surprenant huis-clos, chacun se révélant un peu plus au fil des heures. Et, vingt ans plus tard, avec émotion et humour, Henry révélera les secrets de ce long week-end qui lui a appris à grandir…



Ce que j'en pense
Cela faisait bien longtemps que je voulais lire Joyce Maynard, notamment parce qu'Electra, au gré de ses lectures et de ses rencontres avec l'autrice, me donnait envie de découvrir sa plume. J'avais fini par acheter Long week-end, qui est pourtant resté longtemps dans mon stock, attendant son heure. Novembre 2017 a été le bon moment, et dieu quelle découverte! J'ai été emportée par ce roman, bouleversée, et j'en suis ressortie émue et heureuse tout à la fois. Joyce Maynard s'y entend pour poser une atmosphère et rythmer une histoire, et il est bien difficile de lâcher le livre une fois qu'on l'a commencé. Pas un temps mort, et pourtant nulle frénésie dans l'action : il y a dans cette cavale immobile une sorte de torpeur mêlée d'un sentiment d'urgence. Oui je sais, c'est apparemment contradictoire. Il y a cette canicule, que l'on ressent (il ne faisait pas encore très froid quand j'ai lu ce roman!), que l'on éprouve, il y a la quasi-réclusion que s'impose Adele, la mère d'Henry. Il y a la réclusion liée à la présence de Franck. Mais il y a ce sentiment d'urgence, parce qu'on sait bien que la cavale devra prendre fin, on devine que tout se finira mal, et l'on a envie, comme Franck et Adele, de profiter de ces instants, on se prendrait même à croire qu'une fuite est possible. 
C'est un magnifique roman sur l'adolescence et c'est une superbe histoire d'amour. Henry est un personnage bouleversant. Ce jeune garçon de treize ans vit dans une famille que l'on qualifierait de dysfonctionnelle, et il prend soin de sa mère autant qu'elle prend soin de lui. Bizarrement, je n'ai jamais perçu cette relation comme malsaine, parce que le jeune garçon est plus heureux auprès de sa mère que de son père et de sa nouvelle famille. Le roman évoque très bien les tourments de cet adolescent, l'ambivalence de ses sentiments envers le fugitif, dont il sent bien qu'il pourrait lui arracher sa mère et qu'il est une figure masculine très rassurante, aussi bien pour sa mère que pour lui.  
Comme nous voyons Franck par les yeux de Henry, jamais on ne le perçoit comme une réelle menace: c'est plutôt l'extérieur qui est menaçant (le voisinage, le reste de la famille, la société et ses normes). Henry est celui par qui tout arrive, l'intrusion de Franck dans sa vie et celle de sa mère, et tout le reste... Pour le meilleur et pour le pire. En dépit de la tragédie, ce roman est lumineux. Car bien sûr, ces quelques jours marqueront les personnages pour toute la vie, en particulier Henry, et c'est l'un des thèmes du roman : la transmission, l'héritage. Par ailleurs, Long week-end est une histoire d'amour flamboyante, Franck ramène de la vie dans le foyer d'Adele et de Henry, il jette sur Adele un regard que personne n'avait porté depuis des années. Cette passion-là est soudaine et abolit toute notion de danger. Le danger est pourtant là. 
Et j'ai aimé que Joyce Maynard fasse fi de la norme morale et sociale. C'est de la norme que vient le danger, et la romancière déjoue les pièges: la fragile anorexique n'est pas gentille, le fugitif meurtrier est une figure structurante... Comment peut-on avoir foi dans une société qui récompense financièrement la dénonciation? 
J'ai refermé le roman chamboulée et apaisée. Electra me conseille L'homme de la montagne : il est dans ma liste d'achats...

Joyce Maynard, Long week-end (Labor Day), Editions Philippe Rey, 2010. Traduit de  l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Adesltain. Publication originale: 2009. Disponible en poche : 10/18. Disponible en ebook.


samedi 25 novembre 2017

Aquarium de David Vann


Présentation (éditeur)
Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme.

Ce que j'en pense
J'ai commencé cette lecture sans rien savoir de l'intrigue ni des personnages, sur la seule foi du nom de l'auteur (le roman était dans mon stock depuis sa sortie). J'ai tout de suite été accrochée par cette pré-ado, Caitlin, qui a une relation assez fusionnelle avec sa mère qui l'élève seule. Alors, vous le savez, à l'époque de sa sortie, je n'avais pas été pleinement convaincue par Sukkwan Island, car j'avais compris trop tôt ce qui se passait réellement. Dans Aquarium, je dirais que j'avais compris rapidement qui était ce vieil homme avec qui Caitlin, passionnée par la faune sous-marine, discute lors de ses visites quotidiennes à l'aquarium. Mais ce n'était pas gênant ici, car cette "révélation" est plus un moment de rupture dans le récit qu'un enjeu majeur. L'aquarium, c'est ce lieu dans lequel Caitlin se sent bien, protégée, comme elle devrait se sentir protégée dans son foyer. Elle rêve d'avoir une famille et ne sait rien du passé de sa mère, qui refuse obstinément d'en parler, justement pour protéger sa fille. Cet équilibre fragile va voler en éclats. On retrouve ici la thématique de la famille, qui chez David Vann est un espace complexe et ambivalent : un lieu de protection et un espace hautement toxique, qui marque les individus à tout jamais, en bien comme en mal. C'est aussi un roman qui évoque la fragilité sociale des individus les moins nantis aux Etats-Unis : mine de rien, l'auteur pointe les dysfonctionnements d'un pays qui ne sait pas protéger la mère de Caitlin quand elle-même n'est qu'une adolescente, au point que tout ce qu'elle est mais aussi toute sa trajectoire sociale en sont marqués. Et puis il y a cette évocation de l'adolescence, ou plutôt de l'entrée dans l'adolescence de Caitlin, magnifiquement rendue : le détachement vis-à-vis des figures parentales, justement, l'éveil à la sexualité. Je ne l'ai pas précisé, mais nous savons que la narratrice, Caitlin, est adulte quand elle commence ce récit : c'est donc une adulte qui jette un regard sur cette période-clé de son histoire, qui l'a fondée en tant que personne. J'ai été très touchée par certains passages, comme celui-ci:
"Chaque jour était plus long qu'aujourd'hui, et ma propre fin pas encore envisageable. C'était un esprit plus simple, plus direct, plus réactif. Nous sommes nous-mêmes soumis à une évolution, chacun d'entre nous progressant d'une certaine vision du monde à une autre, chaque âge oubliant le précédent, chaque esprit effacé. Nous ne voyons plus du tout le même monde." (chapitre 10)
Pour finir, sachez que j'ai été d'autant plus surprise que je m'attendais au pire, à la tragédie totale. C'est parce que je ne savais pas de quoi il retournait, car David Vann n'en faisait pas mystère au moment de la sortie du livre : c'est son premier roman qui ne soit pas une tragédie. Ne vous attendez pas non plus à ce que tout le monde gambade joyeusement dans la campagne, le récit est dur, mais il est en même temps lumineux. En tout cas, il m'a touchée, émue, et je vais poursuivre ma route avec David Vann. 

David Vann, Aquarium (Aquarium), Gallmeister, 2016. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. Publication originale : 2015.