mercredi 9 août 2017

Mon mois de juin

Image empruntée ici

Mes lectures de juin ont été éclectiques à souhait, et peu ont été décevantes. 
La grosse déception fut un roman de Giorgio Scerbanenco, l’auteur milanais de la série des Duca Lamberti, un de mes gros chocs littéraires. Là où le soleil ne se lève jamais est un roman sympathique, mais qui fait le choix d’une romance qui, à mon goût, tempère trop la noirceur que j’aime chez l’auteur. 
Une déception moindre m’a été infligée par La Découronnée de Claude Amoz. J’étais si heureuse de ce retour littéraire de Claude Amoz! Mais je n’ai pas été emballée par l’intrigue, un peu convenue à mon goût, et le côté très psychologique de ce récit. 

J’ai savouré Lady Susan, court roman de Jane Austen, d’une cruauté terrible mais dont on sort le sourire aux lèvres. Le roman a été adapté en 2016 sous le titre Love & Friendship mais je n’ai pas vu le film. Le roman est une oeuvre de jeunesse de Jane Austen, et il peut déconcerter : sa forme épistolaire cède la place à la toute fin à un récit pris en charge par un narrateur, c’est un choix étonnant. Certes, on n’est pas encore dans les grandes oeuvres de Jane Austen, mais c’est un régal d’écriture, de malice et de justesse. 

Je me suis fait plaisir avec deux polars très différents : le simplement divertissant Retour à la quinze départ de Janet Evanovich, valeur sûre quand j’ai besoin de sourire, de rire, avec une intrigue bien ficelée (mais secondaire), des situations et des dialogues loufoques. Et plus sérieux, Au scalpel de Sam Millar, dans lequel j’ai retrouvé avec grand bonheur Karl Kane, dans un roman noir passionnant, sec. J’aime l’humanité de Millar, sa façon de parler des personnages écrasés, sa façon de m’empoigner dès les premières pages. 

Outre Sous la neige, nos pas, de Laurence Biberfeld, dont j’ai déjà parlé, il y a eu un autre roman noir, très différent par le ton, auquel je repense souvent. J’ai nommé Révolution de Sébastien Gendron, à la fois jubilatoire, jouissif et enragé. Pendant les 3/4 du roman, je me demandais où Gendron m’emmenait, comment il allait se sortir de cette histoire, et c’est un sans-faute. On peut bien sûr ne voir dans Révolution qu’un divertissement maîtrisé et plaisant, mais c’est aussi un roman politique, qui prend position sur le monde. 

Autre livre éminemment politique, cette fois sur la question des droits civiques aux Etats-Unis, Mets le feu et tire-toi, biographie engagée de James Brown signée James Mc Bride. L’auteur retrace de manière saisissante et impliquée la trajectoire de James Brown, faisant plus largement un portrait des Etats-Unis. J’ai aimé aussi que Mc Bride, lui-même musicien, écrive de si belles pages sur la musique, le jazz, le funk, et sur les à-côtés de la musique, la célébrité, le rapport à l’argent, etc. 

En juin, j’ai aussi lu et aimé Plonger de Christophe Ono-Dit-Biot, ce qui est surprenant, car par certains aspects, le roman cumule les traits honnis d’une certaine littérature parisienne et branchée. Mais la plume de l’auteur me saisit, et comme Croire au merveilleux, Plonger m’a touchée. 

Un de mes grands coups de coeur a été Dolce Vità. 1959-1979 de Simonetta Greggio. J’avais lu un roman de cette auteure il y a quelques années (Etoiles) et j’avais aimé, sans y voir du tout un grand livre, plutôt une belle romance un peu grave. Mais cette chronique de l’Italie, très politique, m’a passionnée, intéressée, et j’ai été épatée par l’écriture, précise et belle de Simonetta Greggio. 

Mois riche, éclectique, ce fut mon mois de juin côté lectures. 
Et je vous reparlerai très vite de juillet…






mardi 8 août 2017

I'm back (mais oui on y croit)

The Magician’s Library by Erin McGuire

Oui, bon, je vous ai déjà fait le coup, mais vous savez, à chaque fois, j’y crois! Et puis j’ai pris de (bonnes) résolutions, par exemple travailler moins, parce que la vie est ailleurs, hein? Et pour moi, elle est dans les livres, notamment. 

En juin, date de mon dernier billet (Laurence Biberfeld), j’ai lu huit romans, deux BD, deux récits. 
En juillet, grâce à un ralentissement côté boulot (ralentissement subi pour cause d’épuisement nerveux), j’ai lu treize romans et deux BD. 
En ce début août, j’ai lu deux romans et une BD. 

Il y a eu quelques abandons, auxquels je consacrerai peut-être un court billet. Je ne vous promets pas de longs billets, pas plus que je ne me m’engage à tout chroniquer. Je vais évoquer certains titres qui m’ont marquée. 


J’ai privilégié, autant que j’en suis capable, les livres accumulés dans mon stock, délaissant les achats les plus récents, qui trouveront leur heure. 

Allez, c'est parti...


mardi 13 juin 2017

Sous la neige, nos pas de Laurence Biberfeld


Présentation éditeur
Elle est institutrice et mère d'une petite Juliette. Elle vient de la ville, et la ville ne lui a pas encore lâché la peau du cou. Elle est jeune et dotée d'un appétit solide, malgré la guérilla de l'enfance, la galère bariolée et féroce de l’adolescence. Elle est nommée institutrice dans l'école d'un village situé sur une commune où le nombre d'habitants au kilomètre carré n'excède pas trois. C'est un causse – un plateau karstique dont les habitants sont dénommés « caussenards ». C'est l'hiver.
L'épaisseur de neige est telle qu'elle recouvre les voitures que les imprudents ont laissées dehors.  Les voitures et la terre.
Elle se trouvait incroyablement bien dans cet endroit de la terre – incroyablement à côté de la plaque. Et elle pensait qu'ici, rien ne pouvait arriver, sinon ce que la nature avait décidé. Elle se trompait. Dans sa vie antérieure à Paris, Esther a toujours fréquenté toutes sortes de personnes. Elle a toujours eu le coeur sur la main. Et il y a notamment eu cette fille, Vanessa, mouillée dans un trafic de drogue. Et un jour, Vanessa refait surface. Elle a besoin d'aide. Sauf qu'entre temps, les gens du plateau ont Esther sous leur aile, et quand ils sentent que cette fille, Vanessa, est porteuse d'ennuis, ils vont faire en sorte de protéger Esther.
Vanessa a de la drogue sur elle, beaucoup, et deux dealers sur les talons. Alors le Causse va devenir terre de violences et de vengeance.

Ce que j’en pense
Pour ma part, cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu Laurence Biberfeld. Pourquoi ai-je eu envie de lire Sous la neige, nos pas, je ne sais pas trop, mais il a rejoint mon stock quasiment à sa sortie, en mars (ou était-ce avril?). Je ne vais pas vous mentir, je me lasse parfois de ce que d’aucuns appellent le « rural noir », étiquette américaine pour ces romans noirs dont le cadre est la campagne, nouveau paysage de la misère et de l’exploitation aux USA, et qui flirtent avec le nature writing. Mais si Sous la neige, nos pas, a bien cette double dimension, c’est pour en faire quelque chose de sombre et de puissant, de lumineux et de captivant. 
La peinture de la vie dans ces montagnes peu hospitalières et sidérantes de beauté n’a rien d’artificiel. Laurence Biberfeld n’enjolive rien, et si elle évoque la puissance des éléments de la nature, les solidarités de ces gens qui ont en commun une vie plutôt dure, elle ne verse ni dans un misérabilisme de mauvais aloi ni dans un angélisme stupide. J’ai aimé l’évocation de cette communauté qui ne juge pas, pour le meilleur et pour le pire, qui veille, sans bruit. Les personnages sont formidables, ils existent vite, avec netteté. Lucien est l’un des personnages principaux, tout en complexité, en sensibilité rentrée, et j’ai particulièrement aimé sa relation avec la petite Alice, jamais ambigüe, belle et forte. 
Il y a de très belles pages, de somptueuses phrases sur ce coin du Causse, la rudesse de ce plateau, la violence du froid et de la neige. Soit dit en passant, lire cela quand la température de ce mois de juin s’excite, c'est bienvenu… 
L’écriture de Laurence Biberfeld n’a jamais rien de maniéré, de forcé, de précieux. Elle utilise les mots justes pour décrire les variétés de plantes, d’herbes, d’arbres, sans pour autant exclure le lecteur moins aguerri. Elle sait faire percevoir la dureté des taches de la ferme, à travers le quotidien de Lucien. 
Enfin, le récit est formidable dans sa construction: alternant les évènements du milieu des années 1980 et les derniers mois d’Esther, elle nous concocte une intrigue captivante et pleine de surprises, sans verser aucunement dans un suspense échevelé dont on n’aurait que faire ici. On sort saisi du roman et de son dénouement, chamboulé par Juliette, Alice et Lucien, et quelques autres. 

Laurence Biberfeld, Sous la neige, nos pas, La Manufacture de Livres / Territori, 2017.

mercredi 5 avril 2017

Dernier jour sur terre de David Vann


Présentation (éditeur)
14 février 2008. Steve Kazmierczak, 27 ans, se rend armé à son université. Entre 15 h 04 et 15 h 07, il tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort. À 13 ans, David Vann reçoit en héritage les armes de son père, qui vient de mettre fin à ses jours. Quel itinéraire a suivi le premier avant de se faire l’auteur de ce massacre ? Quel parcours le second devra-t-il emprunter pour se libérer de cet héritage ? L’écrivain retrace ici l’histoire de Kazmierczak, paria solitaire, comme tant d’autres. Comme lui, par exemple, qui, enfant, se consolait en imaginant supprimer ses voisins au Magnum.
Dans une mise en regard fascinante, l’auteur plonge dans la vie d’un tueur pour éclairer son propre passé, illuminant les coins obscurs de cette Amérique où l’on pallie ses faiblesses une arme à la main.

Ce que j’en pense
J’avais lu à sa sortie Sukkwan Island, et contrairement à la plupart des lecteurs et critiques, je n’avais pas été enthousiaste (j’avais aimé sans être ébahie), tout simplement parce que j’avais vu venir de loin la « révélation ». Cependant, en lisant le billet d’Electra, j’ai eu envie de faire une nouvelle tentative avec Dernier jour sur terre. J’avais donc acheté le livre et l’avais laissé depuis dans mon stock. Du coup, au moment de l’ouvrir, je ne savais plus s’il s’agissait d’un roman ou non. J’ai donc glissé avec un certain plaisir dans un récit non-fictionnel, qui relate la trajectoire d’un mass-murderer, Steve Kazmierczak, entré dans les annales du crime en 2008, un 14 février.
Deux choses sont passionnantes. La première est le parallèle que David Vann fait entre sa propre trajectoire et celle de Steve. Ils sont à première vue issus de milieux très différents, et pourtant, David Vann aurait pu basculer. Sa question est : qu’est-ce qui fait que Steve a commis l’irréparable et s’est finalement suicidé ? Il pointe deux éléments, qui ne surprendront personne : le mode d’éducation virile aux Etats-Unis, qui fait que dès l’enfance, les jeunes garçons sont initiés au maniement des armes à feu, ne serait-ce que pour la chasse. Et surtout, la façon s’appréhender les désordres psychologiques, par des traitements à zombifier n’importe quel colosse. Steve Kazmierczak, d’une certaine façon, n’avait pratiquement aucune chance. Il aurait pu se remettre d’une famille dysfonctionnelle auprès d’une mère borderline s’il n’avait rapidement eu des troubles psychiques qui l’ont amené à supporter des traitements violents et à être rejeté par sa famille.
La seconde est que le récit brosse un portrait du futur tueur qui reste ambigu, parce que la vérité en la matière n’existe pas, parce que Steve Kazmierczak est complexe, tantôt effrayant, tantôt touchant. On avance pas à pas vers l’inéluctable, et David Vann parvient à éviter le pathos, le jugement moralisateur et la complaisance. Ce n’est pas rien.
Je ressors de ma lecture troublée, dérangée, et c’est aussi ce que l’on demande à la littérature.


David Vann, Dernier jour sur terre (Last Day On Earth), Gallmeister, 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. Disponible en ebook.

dimanche 2 avril 2017

19500 dollars la tonne de Jean-Hugues Oppel


Présentation (éditeur)
Mister K affole le monde de la finance et celui du renseignement. Sur les écrans des élites connectées, une newsletter fait irruption régulièrement sans qu’on ne puisse comprendre son origine. Ce n’est pas la teneur de ces messages - des dénonciations des dérives du monde de la finance - qui inquiètent mais les technologies inédites mises en oeuvre. Cet émule de Julien Assange et d’Edouard Snowden devient une cible prioritaire pour la CIA et la NSA.
Se maintenir au top de la technologie, gagner la confiance de ses clients, s’assurer du recouvrement, garder ses avantages concurrentiels…avant d’être un assassin, Falcon est un professionnel. Et dans son secteur d’activité, rémunération confortable ne va pas sans risque.
Analyste à la CIA n’est pas non plus un métier facile : certes reconnue pour ses compétences, et même avec un père militaire de haut rang, Lee doit aussi composer avec ses origines chinoises et les préjugés racistes et sexistes qui vont avec.
Falcon et Lee chacun de leurs côtés font faire ce qu’ils savent faire et bien faire, l’un au Venezuela pour le compte d’un milliardaire américain non dénué d’ambitions politiques, l’autre en Afrique Centrale où ce sont moins ses yeux bridés que son talent de psychologue qui seront encore une fois utilisés.
Et puis c’est à Londres que leurs employeurs les envoient : ce Mister K qui se déjoue de toutes les techniques de pistage devient leur cible.
A moins que cette cible ne soit encore plus redoutable que le pensent ceux qui croient tout savoir…
A noter : sur la page Facebook de la manufacture de livres, une bande-annonce pour le roman, Oppel le présente, c'est court et tout y est. 

Ce que j’en pense
Jean-Hugues Oppel, certains le connaissent pour ses romans noirs bien poisseux, d’autres pour ses romans plus « politique fiction ». On peut aimer les deux veines ou n’en apprécier qu’une. Avec 19500 dollars la tonne, je me suis régalée, on est plutôt dans la deuxième veine. Jean-Hugues Oppel trousse un noir bien serré, rapide, nerveux, rythmé comme on aime. Et admirez le tour de force : il réussit à passionner et à mettre un rythme d’enfer dans un livre qui parle, de manière fort précise et – pour autant que je puisse en juger – très documentée, des marchés financiers. L’enchaînement des chapitres est au cordeau, les personnages ont d’emblée une véritable épaisseur, et il y a ce zeste d’humour à la Oppel (que j’aime vraiment beaucoup) pour ne rien gâcher. 19500 dollars la tonne est un livre tissé d’inquiétude et de colère, mais là où de mauvais auteurs auraient livré une sorte de pamphlet lourdingue, pesant et démonstratif, Oppel utilise des dialogues qui claquent, des scènes rapides et éloquentes, différents personnages qui apparemment n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres mais tous ensemble donnent une vue d’ensemble de notre société capitaliste spéculative, qui jongle avec de l’argent virtuel en dévastant les pays, les hommes et l’environnement avec une férocité inouïe.
Et comme le dit Mister K. :
« Tout a été dit. Mais comme personne n’écoute, il faut recommencer. »

C’est du grand roman noir, c’est du grand roman, c’est du grand Oppel. 

Jean-Hugues Oppel, 19500 dollars la tonne, la manufacture de livres, 2017. Disponible en ebook SANS DRM.