mercredi 4 octobre 2017

Minuit à contre-jour de Sébastien Raizer


Présentation éditeur
Le gang paradoxal a explosé. 
De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social. 
Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire. 
Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l'imaginer. 
Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes. 
Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique.

Ce que j’en pense
La trilogie, L’Alignement des équinoxes, est une des lectures les plus marquantes de ces dernières années à mes yeux. Sébastien Raizer déroge à tous les codes (pour le meilleur), déjoue les attentes, ne cède à aucune facilité. Certes, on ne peut s’empêcher de penser à Philip K. Dick et aussi, en ce qui me concerne, à Dantec, pour ce côté prospective fiction ou plutôt speculative fiction. Pas de projection dans le futur, même proche : pour moi (mais je me trompe peut-être), Sébastien Raizer nous parle d’ici et maintenant, ouvre les portes que nous ne voulons peut-être pas ouvrir. Face au chaos (social, politique) une évolution est inéluctable, mais dans Minuit à contre-jour, les réponses ou les perspectives qu’offre cette évolution diffèrent. La grande force de ce dernier volume est de ne céder à aucune facilité et de bouleverser, pour ne pas dire renverser, précisément, les perspectives. Le gang paradoxal emmené par Lacroix  n’a pas seulement explosé à la suite de la mort de Markus et du coma de Wolf : il révèle des objectifs plus troubles (ou bien dramatiquement clairs) qu’il n’y paraît. Et Lacroix, personnage posé d’abord comme une force de subversion, pourrait surprendre. Tout comme la Vipère et son équipe.
Sébastien Raizer bouscule la moindre certitude, ajoutant au sentiment de chaos en déstabilisant la vision des personnages qu’il a créés, tout comme il déstabilise notre perception du réel, du politique, du social et du technologique, notre perception du vivant et de son évolution. Il le fait à grands renforts de sources dûment citées, car soyez sûrs que le plus fou dans le roman n’est pas issu de l’imagination de l’auteur : c’est le réel, ici et maintenant. La force du romancier est de donner du sens à tout cela, de projeter sur le chaos les possibles, qu’ils soient affolants (Lacroix) ou plus troublants et spirituels. Dans le personnage de Marquez je vois un écho du travail du romancier : il est celui qui à partir d’informations éparses reconstruit le projet, le sens, appelez-ça comme vous voudrez. En cela L’Alignement des équinoxes confirme à mes yeux son statut de roman noir, portant un regard à la fois démystificateur et éclairant sur le monde, sur l’humain, dans sa dimension sociale et politique.
Enfin, je ne peux terminer ma chronique sans évoquer l’amour que j’ai pour les personnages : leur complexité, leur… humanité. Markus n’est plus là mais son ombre plane sur le roman, sans lui rien n’est possible. Reste qu’en tant que lectrice, j’ai éprouvé un sacré manque de Markus. Je pourrai énumérer les personnages qui me font vibrer, mais je ne vous étonnerai pas en évoquant une fois encore Wolf et Silver. Wolf, qui a, à mes yeux, la séduction du Surhomme de roman populaire (ce qui n’enlève rien au côté expé de ce roman noir), qui me fait penser par certains aspects à Toorop ; Silver et les dimensions physiques, psychiques, cosmiques, et surtout le duo qu’ils forment, le lien à la fois très charnel et spirituel qu’ils ont. Ces deux-là me bouleversent et me fascinent tout à la fois.
Vous l’aurez compris, Sébastien Raizer clôt un cycle magistral, une de ces œuvres qui marquent, qui manifestent une puissance littéraire folle, et qui changent notre façon de concevoir le monde qui nous entoure. Une totale réussite, et j’envie ceux qui s’apprêtent à plonger pour la première fois dans L’Alignement des équinoxes.

Sébastien Raizer, Minuit à contre-jour, L’Alignement des équinoxes III, Gallimard, Série Noire, 2017. Disponible en ebook.



mercredi 9 août 2017

Mon mois de juin

Image empruntée ici

Mes lectures de juin ont été éclectiques à souhait, et peu ont été décevantes. 
La grosse déception fut un roman de Giorgio Scerbanenco, l’auteur milanais de la série des Duca Lamberti, un de mes gros chocs littéraires. Là où le soleil ne se lève jamais est un roman sympathique, mais qui fait le choix d’une romance qui, à mon goût, tempère trop la noirceur que j’aime chez l’auteur. 
Une déception moindre m’a été infligée par La Découronnée de Claude Amoz. J’étais si heureuse de ce retour littéraire de Claude Amoz! Mais je n’ai pas été emballée par l’intrigue, un peu convenue à mon goût, et le côté très psychologique de ce récit. 

J’ai savouré Lady Susan, court roman de Jane Austen, d’une cruauté terrible mais dont on sort le sourire aux lèvres. Le roman a été adapté en 2016 sous le titre Love & Friendship mais je n’ai pas vu le film. Le roman est une oeuvre de jeunesse de Jane Austen, et il peut déconcerter : sa forme épistolaire cède la place à la toute fin à un récit pris en charge par un narrateur, c’est un choix étonnant. Certes, on n’est pas encore dans les grandes oeuvres de Jane Austen, mais c’est un régal d’écriture, de malice et de justesse. 

Je me suis fait plaisir avec deux polars très différents : le simplement divertissant Retour à la quinze départ de Janet Evanovich, valeur sûre quand j’ai besoin de sourire, de rire, avec une intrigue bien ficelée (mais secondaire), des situations et des dialogues loufoques. Et plus sérieux, Au scalpel de Sam Millar, dans lequel j’ai retrouvé avec grand bonheur Karl Kane, dans un roman noir passionnant, sec. J’aime l’humanité de Millar, sa façon de parler des personnages écrasés, sa façon de m’empoigner dès les premières pages. 

Outre Sous la neige, nos pas, de Laurence Biberfeld, dont j’ai déjà parlé, il y a eu un autre roman noir, très différent par le ton, auquel je repense souvent. J’ai nommé Révolution de Sébastien Gendron, à la fois jubilatoire, jouissif et enragé. Pendant les 3/4 du roman, je me demandais où Gendron m’emmenait, comment il allait se sortir de cette histoire, et c’est un sans-faute. On peut bien sûr ne voir dans Révolution qu’un divertissement maîtrisé et plaisant, mais c’est aussi un roman politique, qui prend position sur le monde. 

Autre livre éminemment politique, cette fois sur la question des droits civiques aux Etats-Unis, Mets le feu et tire-toi, biographie engagée de James Brown signée James Mc Bride. L’auteur retrace de manière saisissante et impliquée la trajectoire de James Brown, faisant plus largement un portrait des Etats-Unis. J’ai aimé aussi que Mc Bride, lui-même musicien, écrive de si belles pages sur la musique, le jazz, le funk, et sur les à-côtés de la musique, la célébrité, le rapport à l’argent, etc. 

En juin, j’ai aussi lu et aimé Plonger de Christophe Ono-Dit-Biot, ce qui est surprenant, car par certains aspects, le roman cumule les traits honnis d’une certaine littérature parisienne et branchée. Mais la plume de l’auteur me saisit, et comme Croire au merveilleux, Plonger m’a touchée. 

Un de mes grands coups de coeur a été Dolce Vità. 1959-1979 de Simonetta Greggio. J’avais lu un roman de cette auteure il y a quelques années (Etoiles) et j’avais aimé, sans y voir du tout un grand livre, plutôt une belle romance un peu grave. Mais cette chronique de l’Italie, très politique, m’a passionnée, intéressée, et j’ai été épatée par l’écriture, précise et belle de Simonetta Greggio. 

Mois riche, éclectique, ce fut mon mois de juin côté lectures. 
Et je vous reparlerai très vite de juillet…






mardi 8 août 2017

I'm back (mais oui on y croit)

The Magician’s Library by Erin McGuire

Oui, bon, je vous ai déjà fait le coup, mais vous savez, à chaque fois, j’y crois! Et puis j’ai pris de (bonnes) résolutions, par exemple travailler moins, parce que la vie est ailleurs, hein? Et pour moi, elle est dans les livres, notamment. 

En juin, date de mon dernier billet (Laurence Biberfeld), j’ai lu huit romans, deux BD, deux récits. 
En juillet, grâce à un ralentissement côté boulot (ralentissement subi pour cause d’épuisement nerveux), j’ai lu treize romans et deux BD. 
En ce début août, j’ai lu deux romans et une BD. 

Il y a eu quelques abandons, auxquels je consacrerai peut-être un court billet. Je ne vous promets pas de longs billets, pas plus que je ne me m’engage à tout chroniquer. Je vais évoquer certains titres qui m’ont marquée. 


J’ai privilégié, autant que j’en suis capable, les livres accumulés dans mon stock, délaissant les achats les plus récents, qui trouveront leur heure. 

Allez, c'est parti...


mardi 13 juin 2017

Sous la neige, nos pas de Laurence Biberfeld


Présentation éditeur
Elle est institutrice et mère d'une petite Juliette. Elle vient de la ville, et la ville ne lui a pas encore lâché la peau du cou. Elle est jeune et dotée d'un appétit solide, malgré la guérilla de l'enfance, la galère bariolée et féroce de l’adolescence. Elle est nommée institutrice dans l'école d'un village situé sur une commune où le nombre d'habitants au kilomètre carré n'excède pas trois. C'est un causse – un plateau karstique dont les habitants sont dénommés « caussenards ». C'est l'hiver.
L'épaisseur de neige est telle qu'elle recouvre les voitures que les imprudents ont laissées dehors.  Les voitures et la terre.
Elle se trouvait incroyablement bien dans cet endroit de la terre – incroyablement à côté de la plaque. Et elle pensait qu'ici, rien ne pouvait arriver, sinon ce que la nature avait décidé. Elle se trompait. Dans sa vie antérieure à Paris, Esther a toujours fréquenté toutes sortes de personnes. Elle a toujours eu le coeur sur la main. Et il y a notamment eu cette fille, Vanessa, mouillée dans un trafic de drogue. Et un jour, Vanessa refait surface. Elle a besoin d'aide. Sauf qu'entre temps, les gens du plateau ont Esther sous leur aile, et quand ils sentent que cette fille, Vanessa, est porteuse d'ennuis, ils vont faire en sorte de protéger Esther.
Vanessa a de la drogue sur elle, beaucoup, et deux dealers sur les talons. Alors le Causse va devenir terre de violences et de vengeance.

Ce que j’en pense
Pour ma part, cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu Laurence Biberfeld. Pourquoi ai-je eu envie de lire Sous la neige, nos pas, je ne sais pas trop, mais il a rejoint mon stock quasiment à sa sortie, en mars (ou était-ce avril?). Je ne vais pas vous mentir, je me lasse parfois de ce que d’aucuns appellent le « rural noir », étiquette américaine pour ces romans noirs dont le cadre est la campagne, nouveau paysage de la misère et de l’exploitation aux USA, et qui flirtent avec le nature writing. Mais si Sous la neige, nos pas, a bien cette double dimension, c’est pour en faire quelque chose de sombre et de puissant, de lumineux et de captivant. 
La peinture de la vie dans ces montagnes peu hospitalières et sidérantes de beauté n’a rien d’artificiel. Laurence Biberfeld n’enjolive rien, et si elle évoque la puissance des éléments de la nature, les solidarités de ces gens qui ont en commun une vie plutôt dure, elle ne verse ni dans un misérabilisme de mauvais aloi ni dans un angélisme stupide. J’ai aimé l’évocation de cette communauté qui ne juge pas, pour le meilleur et pour le pire, qui veille, sans bruit. Les personnages sont formidables, ils existent vite, avec netteté. Lucien est l’un des personnages principaux, tout en complexité, en sensibilité rentrée, et j’ai particulièrement aimé sa relation avec la petite Alice, jamais ambigüe, belle et forte. 
Il y a de très belles pages, de somptueuses phrases sur ce coin du Causse, la rudesse de ce plateau, la violence du froid et de la neige. Soit dit en passant, lire cela quand la température de ce mois de juin s’excite, c'est bienvenu… 
L’écriture de Laurence Biberfeld n’a jamais rien de maniéré, de forcé, de précieux. Elle utilise les mots justes pour décrire les variétés de plantes, d’herbes, d’arbres, sans pour autant exclure le lecteur moins aguerri. Elle sait faire percevoir la dureté des taches de la ferme, à travers le quotidien de Lucien. 
Enfin, le récit est formidable dans sa construction: alternant les évènements du milieu des années 1980 et les derniers mois d’Esther, elle nous concocte une intrigue captivante et pleine de surprises, sans verser aucunement dans un suspense échevelé dont on n’aurait que faire ici. On sort saisi du roman et de son dénouement, chamboulé par Juliette, Alice et Lucien, et quelques autres. 

Laurence Biberfeld, Sous la neige, nos pas, La Manufacture de Livres / Territori, 2017.

mercredi 5 avril 2017

Dernier jour sur terre de David Vann


Présentation (éditeur)
14 février 2008. Steve Kazmierczak, 27 ans, se rend armé à son université. Entre 15 h 04 et 15 h 07, il tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort. À 13 ans, David Vann reçoit en héritage les armes de son père, qui vient de mettre fin à ses jours. Quel itinéraire a suivi le premier avant de se faire l’auteur de ce massacre ? Quel parcours le second devra-t-il emprunter pour se libérer de cet héritage ? L’écrivain retrace ici l’histoire de Kazmierczak, paria solitaire, comme tant d’autres. Comme lui, par exemple, qui, enfant, se consolait en imaginant supprimer ses voisins au Magnum.
Dans une mise en regard fascinante, l’auteur plonge dans la vie d’un tueur pour éclairer son propre passé, illuminant les coins obscurs de cette Amérique où l’on pallie ses faiblesses une arme à la main.

Ce que j’en pense
J’avais lu à sa sortie Sukkwan Island, et contrairement à la plupart des lecteurs et critiques, je n’avais pas été enthousiaste (j’avais aimé sans être ébahie), tout simplement parce que j’avais vu venir de loin la « révélation ». Cependant, en lisant le billet d’Electra, j’ai eu envie de faire une nouvelle tentative avec Dernier jour sur terre. J’avais donc acheté le livre et l’avais laissé depuis dans mon stock. Du coup, au moment de l’ouvrir, je ne savais plus s’il s’agissait d’un roman ou non. J’ai donc glissé avec un certain plaisir dans un récit non-fictionnel, qui relate la trajectoire d’un mass-murderer, Steve Kazmierczak, entré dans les annales du crime en 2008, un 14 février.
Deux choses sont passionnantes. La première est le parallèle que David Vann fait entre sa propre trajectoire et celle de Steve. Ils sont à première vue issus de milieux très différents, et pourtant, David Vann aurait pu basculer. Sa question est : qu’est-ce qui fait que Steve a commis l’irréparable et s’est finalement suicidé ? Il pointe deux éléments, qui ne surprendront personne : le mode d’éducation virile aux Etats-Unis, qui fait que dès l’enfance, les jeunes garçons sont initiés au maniement des armes à feu, ne serait-ce que pour la chasse. Et surtout, la façon s’appréhender les désordres psychologiques, par des traitements à zombifier n’importe quel colosse. Steve Kazmierczak, d’une certaine façon, n’avait pratiquement aucune chance. Il aurait pu se remettre d’une famille dysfonctionnelle auprès d’une mère borderline s’il n’avait rapidement eu des troubles psychiques qui l’ont amené à supporter des traitements violents et à être rejeté par sa famille.
La seconde est que le récit brosse un portrait du futur tueur qui reste ambigu, parce que la vérité en la matière n’existe pas, parce que Steve Kazmierczak est complexe, tantôt effrayant, tantôt touchant. On avance pas à pas vers l’inéluctable, et David Vann parvient à éviter le pathos, le jugement moralisateur et la complaisance. Ce n’est pas rien.
Je ressors de ma lecture troublée, dérangée, et c’est aussi ce que l’on demande à la littérature.


David Vann, Dernier jour sur terre (Last Day On Earth), Gallmeister, 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. Disponible en ebook.